« Un État palestinien, maintenant ! » par Yasmine Boudjenah

Laurent Fabius se rend au Proche-Orient. Si c’est pour y « donner de la voix » en faveur  d’une paix juste et durable, cette voix de la France attendue depuis si longtemps, c’est une bonne nouvelle.

Il y a quelques semaines, à la fin avril, avec des amis de l’Association France Palestine Solidarité, j’ai eu l’occasion de rencontrer les diplomates français sur place. Ils ne travestissent pas la réalité, celle d’une occupation qui n’a que trop duré. Avec eux, et des diplomates de plusieurs pays, nous sommes allés à la rencontre des bédouins menacés dans leur mode de vie. Ainsi, à l’Est de Jérusalem, ils « gênent » l’extension de la déjà vaste colonie de Maale Adumim. Afin de connecter celle-ci avec une autre colonie déjà bien avancée elle aussi, les autorités israéliennes veulent forcer des centaines de bédouins à aller voir ailleurs. Autre symbole de la colonisation qui ne cesse de progresser, le mur de la honte : il continue de défigurer le paysage, au sens propre comme au sens figuré. A Bethléem, à quelques centaines de mètres de l’endroit où le Pape a « touché » le mur, une maison est littéralement entourée sur trois côtés par le mur ! Partout il est construit pour « séparer », cette obsession qui empêche de penser la paix, mais surtout il est utilisé pour prendre toujours plus de terres aux Palestiniens. Construit à ras des maisons des villes ou des villages, le mur interdit de fait l’accès aux terres cultivables, notamment ces superbes champs d’oliviers.

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Depuis 1990 et la première Intifada, j’ai eu la chance de me rendre à de nombreuses reprises en Israël et en Palestine. Cette fois, ce qui m’a le plus marqué, c’est le statu quo auquel Israël a réussi à faire croire. Des centaines de kilomètres d’autoroutes permettent aux colons de se déplacer sans souci. Aux jonctions avec les routes menant aux villes et villages palestiniens, de gigantesques panneaux rouges indiquent avec un mépris sans borne : « Cette route mène à la Zone A, sous autorité palestinienne. L’entrée pour les citoyens israéliens est interdite, dangereuse pour vos vies et va à l’encontre de la Loi Israélienne. » Pas d’ambigüité : l’avertissement est écrit en hébreu, en arabe et en anglais. A l’intérieur de cette Zone A, où le gouvernement palestinien n’a que très peu de moyens d’exercer une quelconque autorité, et surtout d’améliorer la vie des habitants, le sentiment d’asphyxie est partout présent. En face de Bethléem, la montagne Djebel Abou Ghanim, autrefois réservoir de biodiversité, prisé par les oiseaux migrateurs et lieu de destination pour les Palestiniens les jours de grande chaleur, a été totalement déboisée et recouverte d’une nouvelle colonie : effroyable.

Dans la Vallée du Jourdain, rencontre avec une famille dont la maison avait été détruite deux jours auparavant. A 6h du matin, ils ont eu un quart d’heure pour évacuer. Accueillis provisoirement chez leurs voisins, ils disent vouloir rester sur leurs terres. Ici, la colonisation s’étend par l’agriculture, qui pompe toute l’eau disponible. Les plantations illégales emploient même des enfants palestiniens ! Une façon de désorganiser toute la société, comme nous l’a expliqué un syndicaliste qui ne baisse pas les bras. La femme du prisonnier politique Marwan Barghouti, chère Fadwa, poursuit aussi le combat. Elle nous a lu le message que Marwan a transmis suite aux attentats de début janvier. Laurent Fabius lui a répondu pour le remercier : « dans le combat contre le terrorisme, je sais pouvoir compter sur votre engagement ». Emprisonné depuis 14 ans, il faut enfin libérer Marwan ! A Hébron, c’est l’apogée de ce qui peut se faire de pire : depuis le 25 février 1994, date à laquelle un colon extrémiste a tué 29 Palestiniens et en a blessé 125 autres dans l’enceinte de la Mosquée d’Abraham, c’est la double peine pour les habitants de la ville. Pour quelques centaines de colons extrémistes qui ont pris possession de maisons en plein centre-ville,  des milliers de soldats israéliens créent une atmosphère pesante partout : rues mortes où il est interdit de se rendre, commerces fermés sur ordre militaire, passages-tourniquets, barbelés, poubelles jetées des étages sur les filets tendus par les Palestiniens du souk, provocations permanentes.

Le slogan le plus répandu pour exprimer l’esprit de résistance fleurit sur les murs : Open Shuhada Street, les « Champs-Elysées » d’Hébron. Le petit village de Nabi Saleh, 500 habitants, est lui interdit d’accéder à sa propre source. Une colonie et « sa » caserne se sont installées sans vergogne juste à côté. Les villageois résistent : tous les vendredis, ils manifestent pacifiquement. Cette année, ils ont organisé leur premier festival, très professionnel !

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Sur une scène digne des plus belles fêtes que l’on peut voir dans nos villes, se sont succédé musiciens, chanteurs, petits et grands, une pièce de théâtre, et même un groupe breton venu spécialement. Le tout grâce au soutien de l’AFPS de Loire-Atlantique. C’est beau la solidarité. Quelle émotion de voir Français et Palestiniens, toutes générations confondues se mettre à danser ensemble, aux sons bretons et/ou arabes. A Jérusalem enfin, la Vieille Ville résiste elle aussi. A proximité directe des remparts, le quartier de Silwan (45.000 habitants environ) est dans le collimateur des partisans d’un Grand Jérusalem. Objectif : empêcher la continuité des territoires palestiniens en Cisjordanie. Sous prétexte de créer le « jardin du roi David », un projet de destruction de 88 maisons a été établi. Confrontations, arrestations. Les enfants préfèrent emmener leurs jouets à l’école, de peur de retrouver leur maison détruite… Ayant déjà visité ce quartier en 2009, j’ai pu cette année constater la vitalité des actions citoyennes qui s’y sont développées. Depuis 2012, le centre associatif « Al Bustan Culture Center » propose des activités particulièrement en direction des enfants et des femmes : 500 enfants accueillis quotidiennement pendant l’été, foot, folklore, alphabétisation, fêtes, formations pour les jeunes qui ont connu la prison, nettoyage du quartier délaissé par les services municipaux… Le tout grâce à des bénévoles courageux. Ils sont la dignité de ce peuple qui n’aspire qu’à vivre. Alors, si le ministre français des Affaires étrangères veut réellement faire avancer la cause de la paix, il sait dans quel sens prendre des initiatives. Monsieur le Ministre : un Etat palestinien, maintenant !

- Yasmine Boudjenah, 1ère Adjointe au maire de Bagneux

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